Coup de gueule, Noir de café

Afropéenne: ce que je suis, et ce que je ne suis pas

“Jessy, t’es de quelle origine?”  

“Mais t’es née ici ou là-bas?”  

“Ah, donc t’es pas 100%….”  

       Ces phrases font partie intégrante de mon quotidien, et du quotidien de tous les Afropéens. Des clichés aux rejets, de nos jours, l’afropéanisme est une forme de métissage qui dérange. Pourtant, nous existons. Pourtant, nous aussi, représentons LES identités de nos pays. Pourtant, nous faisons partie intégrante de deux sociétés. Pourtant, nous aussi, avons légitimement le droit d’aimer nos deux (dans mon cas) mères-patries. Et pourtant, notre existence dérange.  

       Je tiens à préciser que mes propos ici visent à faire comprendre à n’importe quel être humain la difficulté des afropéens à être acceptés par leurs communautés, me basant sur ma propre expérience de Franco congolaise.   

 Un afropéen, c’est quoi?  

       “Il y a des Noirs en France. La littérature de ce pays n’en parle pas vraiment, alors que les montrer c’est les rapprocher des autres. Je crois que nous en avons besoin, surtout en ce moment.” –Leonora Miano, auteure d’ “Afropean Soul et autres nouvelles” . 

Montrer les Noirs en France, c'est les rapprocher des autres. -Léonora Miano Click To Tweet

       Afropéenne est l’adjectif que j’ai traduit de l’anglais “Afropean”, une expression de Léonora Miano. Il est la contraction des mots “africaine” et “européenne”. En lisant “Afropean soul”, je me suis tout de suite identifiée à cette définition. Parce que c’est-ce que je suis: une Congolaise née en France.  
  

Vie d’afropéens : jamais assez pour l’un, trop pour l’autre 

Jessy Diandra Afropean Soul

       Comme les personnages de Leonora Miano, les afropéens existent entre deux cultures, deux modes de vie. Ils ne sont jamais complètement chez eux : dans leur pays d’origine, dans lequel ils ne peuvent pas forcément retourner, ils sont mal compris;  en France, ils sont exclus de la société. 

       Quand un afropéen visite le pays de ses ancêtres, ses compatriotes le rejettent, prétextant que parce qu’il n’a pas grandi avec eux, il ne peut s’octroyer les mêmes droits qu’eux. Pour un africain, un afropéen est un “blanc”. Il ne connaît pas les codes, les habitudes, les modes de vie, et quand bien même il parle sa langue d’origine, on se moque de son accent, le démotivant totalement à poursuivre ses efforts. Et si ce dernier a l’audace de vouloir faire changer les choses dans ces pays aux démocraties et aux systèmes la plupart du temps gangrénés par la corruption, alors là, on s’empresse de lui rappeler son incompétence.  

Tout cela, en crucifiant ceux qui abandonnent et  finissent par ne privilégier que les côtés occidentaux de leurs cultures.  

       Dans les pays occidentaux, l’afropéen n’est “jamais assez”. Il aura beau être né en France, avoir grandi dans ses institutions, être diplômé à un niveau d’études supérieur à celui de la moyenne nationale, il est réduit et enfermé dans la perception étroite que la société a de sa culture d’origine. Son patrimoine génétique le disqualifie des attributions et droits de n’importe quel autre citoyen. Sa double-nationalité constitue un plafond de verre que peu percent aujourd’hui. Un afropéen ne peut prétendre sérieusement à la présidence du pays dans lequel il est pourtant né. Un afropéen n’a pas droit à la parole dans les débats sociétaux qui pourtant le concernent généralement autant si ce n’est plus que les “européens purs souche”, parce qu’il est considéré comme une sous-catégorie de sa société. Un afropéen n’a pas le droit de demander à être représenté plus régulièrement dans les programmes des chaînes qu’il paie, ou à l’affiche des films de cinémas qu’il fréquente. Un afropéen n’est qu’un africain dont les origines sous-entendent qu’il doive forcément retourner là “d’où il vient”, à moins de savoir ramener des médailles d’or pour la patrie (et encore), à défaut d’avoir obtenu un peu de reconnaissance en tant que tirailleur Sénégalais. Un afropéen doit assumer son côté occidental, mais ne pas trop attendre de sa société. Un afropéen doit s’en tenir au statut quo, et souffrir en silence. Et même quand un afropéen renie toute la partie africaine de sa culture, en se blanchissant la peau ou en se conformant aux bêtes standards qu’impose le système d’assimilation qu’on tente de nous faire accepter sous couvert d’intégration, il n’en est pas moins un NOIR, qu’il faut surveiller, dont il faut se méfier et dont il faut contrôler les raisonnements. 

Tout cela, en dénonçant les replis communautaires.  

       Mon expérience de l’afropéanisme m’a poussée à faire un triste constat: d’un côté, l’Afrique (surtout francophone) rejette sa diaspora, mais attend de cette dernière qu’elle porte fièrement ses couleurs à l’étranger. De l’autre, l’Europe rejette ses enfants “adoptifs”, mais attend d’eux qu’ils lui restent dévouée, même si cela implique un désaveu de leurs origine  (ce qui reste hors de question pour ma part). 

Je suis Afropéenne. Qu'on le veuille, ou non. Click To Tweet

Heureusement, la plupart des afropéens ne basent pas leur amour pour leurs patries sur celui que ces dernières sont censées leur porter.  

       Malgré l’ambiguité de ma situation, je la vois toujours comme une richesse qui fait de moi une citoyenne clé dans le développement de mes deux pays. J’ai en moi le meilleur des deux mondes, à la fois. Et aussi difficile que cela puisse être à concevoir pour un certain franco-hongrois, je suis une Française dont les ancêtres ne sont pas Gaulois (les afropéens ne sont d’aileurs pas les seuls Français dans ce cas). Aussi difficile que cela puisse être à accepter pour un Congolais “100%”, je suis une congolaise à part entière, née en France.  

Jessy Diandra veste Fuhara

       Je suis un africaine assoiffée d’en apprendre toujours plus sur l’histoire perturbée de mon pays, et de mon continent, et sincèrement désireuse de réinvestir le peu que j’ai à offrir en compétences dans son développement (pour peu qu’on accepte de m’enseigner, et de me laisser faire…).

       Je suis une européenne prônant la richesse qui se trouve dans l’acceptation de la différence, et une fervente opposante au climat de division qui règne ces derniers temps aux quatre coins du monde, que les politiques exploitent à outrance à l’approche de périodes électorales, ces grandes campagnes mensongères. 

       J’ai lu quelque part que c’était le divorce qui respectait la loi des 50/50%. Je refuse de divorcer de mes deux cultures. Je suis 100% africaine, et 100% européenne. En aucun cas, mon origine n’enlève à la légitimité de mon statut de citoyenne Française. Dire le contraire, c’est donner une raison à d’autres citoyens (qui se définiraient “de souche”), de continuer de me percevoir comme inférieure à eux. C’est(ici encore), strictement hors de question. Mes parents n’ont pas consacré leur vie à mon éducation, pour que je finisse par désavouer la dignité qu’ils se s’évertuent à m’inculquer.

Afropéenne aujourd’hui, mais demain..?

       L’Afropéanisme fait partie de mon identité, mais il est une prison que je ne souhaite à personne.  Et contrairement à ce que l’on peut penser (et pour répondre à l’étroitesse d’esprit de mes détracteurs ces derniers jours), cette manière de me définir ne me rend pas moins capable ou légitime de dénoncer et lutter conte les injustices que ma terre adoptive fait subir à celle de mes ancêtres. Raison pour laquelle, je serai toujours plus fervente lorsqu’il s’agira de lutte contre le néocolonialisme économique et idéologique, le racisme normalisé/institutionnalisé, l’ignorance due au cruel manque de ressources dans les programmes lorsqu’il s’agit de l’histoire des peuples d’Afrique australe (que, je le rappelle, je continue d’apprendre), et POUR le panafricanisme (que ses partisans veuillent de moi, ou non). 

       Je crois qu’une collaboration honnête entre les pays Occidentaux et ceux de la zone CEMAC (pour ne citer qu’eux) ne sera possible que lorsque la justice reviendra au coeur de leurs intentions, et de leurs actions. Lorsque le gouvernement Français, par exemple, fera VRAIMENT preuve de bonne volonté en supprimant les dettes coloniales. Lorsqu’il mettra fin à la mascarade monétaire que se trouve être le Franc CFA. Lorsqu’il cessera d’armer et de financer les mouvements rebelles qui créent les guerres à l’origine des mouvements migratoires. Lorsqu’il cesssera de perturber  les régimes politiques de son ancien empire colonial, pour y placer ses sbires corrompus et meurtriers pour pouvoir continuer de piller ses ressources et ainsi se maintenir à un rang convenable dans le classements des puissances mondiales. Lorsqu’il cessera de prétendre sauver le monde en envoyant d’honnêtes (et de moins honnêtes) troupes armées dans ces pays sous prétexte que celles de ces pays ont besoin de formation, lorsque tout ce qui l’intéresse vraiment, ce sont les terres rares dont regorgent leurs sols. Lorsqu’il reconnaîtra l’hypocrisie des leçons qu’il donne aux autres pays et renoncera à son titre de “pays des droits de l’Homme” pour véritablement faire respecter ses lois à l’intérieur de son propre territoire, et respecter celles des autres sur les terres qui ne lui appartiennent pas. 

       Je crois que l’Afrique est l’avenir de l’humanité comme elle en a été le berceau. Je crois qu’un développement sain ne sera possible que lorsque ses enfants apprendront à s’unir et à inconditionnellement se soutenir auprès des autres communautés (parce que le linge sale se lave EN FAMILLE). Lorsque nos dirigeants et leurs familles seront démis de leurs postes fictifs pour laisser place aux véritables visionnaires, les Patrice Lumumba, les Julien Boukambou, les Desmond Tutu, les Nelson Mandela,  d’aujourd’hui (car il y en a, et désormais aux quatre coins du monde). Lorsque ces sanguinaires abandonneront leurs loges franc-maçonniques pour servir les intérêts des leurs. Lorsque l’on apprendra à voir plus loin que le bout de son nez, que l’Africain aura développé une conscience de race, et que le fardeau de son coeur ne sera plus seulement fait du souci de sa famille, mais de toute sa nation. Lorsque les afrodescendants sauront se détacher des distractions addictives créées pour endormir leur conscience et leur faire oublier la douleur de leur passé, et de leur présent, pour canaliser leur énergie vers le plus noble objectif qu’est celui d’apprendre de ce passé, d’observer leur présent pour en tirer des leçons et se mettre à rebâtir des maisons, des entreprises, lancer des initiatives qui, mises bout à bout, créeront un meilleur avenir pour les générations futures.

       Utopique, me direz-vous. Mais sans cet utopie, nous n’avons plus de raison de nous insurger. L’admiration que je voue aux grands hommes d’hier me pousse à croire que la force de ma jeunesse est un privilège qui ‘oblige à m’évertuer à AU MOINS essayer d’accomplir ce qu’ils n’ont plus la force de faire.

Libre à vous de penser le contraire.

 

Découvrez la bibliographie de Léonora Miano, auteure de renom et l’une de mes favorites, en cliquant ici .

P.S:  je porte une veste “Fuhara” de la marque “AnaLovesWax”. Procurez-vous la même en cliquant ICI

Originally posted 2016-09-30 18:30:50.

7 Commentaires

  1. Nicoé Adjevi

    30 septembre 2016 at 22 h 18 min

    Je n’ai qu’un mot à dire pour ton article : merveilleux. Continue sur cette lancée, t’assures un max

  2. Hanif

    1 octobre 2016 at 0 h 06 min

    Jessy c’est un bel article. Je l’ai lu plus d’une fois. Déjà le style,le fond… Je suis un noir africain,je ne suis pas un afropéen. Je ne sais pas forcément ce qu’on peut ressentir d’être tiraillé entre deux cultures. Tu assumes tes deux cultures (occidentales et aficaines),c’est la preuve que toutes les cultures s’équivalent. Et pour paraphraser un auteur béninois Edgard Okiki Zinsou,quand deux cultures se rencontrent,c’est une opération qui est faite d’addition,de divison et de soustraction. Il n’y a pas de culture meilleure qu’une autre.
    Bravo Jessy.

    1. jessydiandra

      jessydiandra

      2 octobre 2016 at 19 h 12 min

      Merci beaucoup Hanif ! C’est d’ailleurs une discussion avec toi qui m’a inspiré l’article so.. thank you !!

  3. Candice LAMBERT

    3 octobre 2016 at 13 h 08 min

    Bravo Jessy!!! j’aime bien ta définition de l’afropéene super ton article! continue comme ça!! nice outfit baby! 😉

  4. Crépuscule du tourment – Volume 1 (Melancholy) de Léonora Miano – Les 50 Nuances de Dave

    13 juillet 2017 at 5 h 29 min

    […] les Alain Mabanckou, Gaston Kelman, Calixte Beyala, Fatou Diome et consorts – à la plume afropéenne et assumée comme telle, au regard sans complaisance (alléluia), au style déconcertant – celui […]

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